LES TAROTS DE L'EVOLUTION
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par M. Luttgens


Il est généralement admis que tous les êtres vivants, animaux et 
végétaux, dérivent d'organismes unicellulaires primitifs. Ceux-ci 
seraient issus d'une "soupe" à base de colloïdes protéiques, de sucres 
et de matières minérales, résultant elle-même de l'action en milieu 
aqueux de la chaleur, des rayonnements et d'autres facteurs sur des 
constituants minéraux relativement simples.

Les mécanismes par lesquels les êtres vivants ont évolué à partir des 
formes primitives ont fait l'objet de différentes théories mettant 
l'accent tantôt sur l'action du milieu, tantôt sur des qualités propres
de la matière vivante. Par exemple, Lamarck estimait que les variations
produites par le milieu sont transmises héréditairement en fonction
du degré d'utilisation des différents organes.
Darwin pensait que les changements progressifs du milieu provoquent
chez les êtres vivants des variations favorisant la survie et la 
reproduction des individus devenus mieux armés dans la lutte pour 
l'existence. Weisman, imaginant l'existence d'un "germen" porteur 
des caractères héréditaires et transmis inchangé d'une génération à 
l'autre, permit la naissance de la théorie moderne de l'évolution. 
Celle-ci part de l'existence d'un code génétique formé de gènes, 
c'est-à-dire de chaines d'ADN, regroupés chez les eukaryotes en 
chromosomes, et constituant le "germen" postulé par Weisman. Certains 
facteurs extérieurs à l'organisme, par exemple les rayons cosmiques, 
ou des erreurs de copie, provoquent des modifications aléatoires, 
appelées mutations, du gène ou du chromosome et, partant, des caractères 
biochimiques ou morphologiques de l'organisme. 
Le milieu agit alors à la façon d'un crible en ne retenant que les 
organismes qui lui sont le mieux adaptés. L'isolement géographique, 
empêchant certaines mutations de se disperser, favorise la naissance 
de nouvelles espèces. Pour reprendre une formule lapidaire, 
"l'évolution est la répétition et l' exploitation d'une erreur
affectant la structure du génome."

Une succession d'erreurs ou d'altérations aléatoires affectant le 
matériel génétique est-elle vraiment en mesure d'expliquer l'évolution 
des espèces et surtout leur merveilleuse adaptation au milieu?

Certains continuent d'en douter, en particulier les vitalistes qui 
considèrent que l'évolution est due à une sorte d'intelligence ou 
d'élan vital de la matière vivante, ou même à une force transcendante 
poussant les organismes à se perfectionner sans cesse.

De fait, l'adaptation au milieu suppose la mémorisation génétique plus 
ou moins étendue d'informations concernant la gravité, la composition 
et les propriétés de l'air, de l'eau et du sol, les champs magnétiques,
électriques et électromagnétiques, la position du soleil, de la lune 
et des étoiles, les constellations, les formes des continents, etc... 
Elle suppose aussi la possession d'informations sur les propriétés de 
substances minérales, vég6tales et animales susceptibles de servir de 
nourriture, ainsi que sur les caractéristiques physiques, chimiques 
et biologiques d'autres êtres vivants, notamment les proies, les 
prédateurs et les parasites. Bien entendu, le degré de stockage et 
de rappel de toutes ces données varie selon les êtres vivants. 

A l'échelon de l'organisme, les informations disponibles doivent assurer 
la mise en place et le fonctionnement d'un grand nombre de systèmes
interdépendants nécessaires pour l'alimentation, les échanges avec 
l'extérieur, la reconnaissance de l'environnement, les déplacements, 
l'attaque et la défense, la reproduction, la communication à l'intérieur
et à l'extérieur du groupe à l'aide de signaux visuels, sonores, 
chimiques ou autres, la formation et la consolidation des liens filiaux,
parentaux et intraspécifiques, etc...

De ce qui précède, il apparaît que seule une petite partie des gènes 
d'un organisme quelque peu évolué pourront coder pour des protéines. 
Les autres gènes, loin d'être sans signification ou non-fonctionnels, 
devront assurer la mise en jeu du programme conduisant à l'être vivant 
fonctionnel et interagissant avec son milieu. Les quelques exemples 
fournis ci-après permettront de mieux apprécier le degré d'adaptation 
au milieu des organismes et la quantité d'informations que cette 
adaptation implique:

- Certains insectes sociaux cultivent des champignons ou des plantes
  supérieures comestibles, ou encore élèvent des pucerons ou d'autres
  insectes dont les secrétions leur servent de nourriture;

- La femelle du Perilampus dépose ses oeufs sur la peau d'une chenille 
  parasitée par les ichneumons. Les larves, à l'éclosion, transpercent
  la peau de la chenille et attendent dans le corps de celle-ci que 
  l'ichneumon vienne à son tour y pondre ses oeufs pour en parasiter 
  les larves lorsque celles-ci éclosent;

- Un autre cas intéressant est celui de Dermatobia hominis qui parasite
  notamment l'homme. Quand approche le moment de la ponte, la femelle 
  capture un moustique sur lequel elle colle ses oeufs. Les larves 
  éclosent lorsque le moustique atterrit sur la peau d'un animal à sang
  chaud, pénètrent dans la peau de l'animal où elles se développent, 
  puis tombent sur le sol et s'y transforment en pupes;

- Certains Réduvides ressemblent à des punaises dont ils se nourrissent,
  tandis que d'autres ressemblent à des moustiques ou à des phasmes;

- Les ailes du papillon Kallima reproduisent non seulement la couleur 
  et la forme de feuilles sèches, mais aussi les taches de moisissures 
  et les dégats d'insectes qu'on y observe fréquemment;

- Un Mantide, dont le corps imite une fleur grâce à des formations
  de couleur rose, attire ainsi les insectes qui lui servent de 
  nourriture;

- La femelle du papillon Pronuba yuccasella recueille le pollen des
  étamines du yucca pour en faire une boulette qu'elle transporte sur
  le pistil de la plante. Possédant un ovipositeur, contrairement
  à la plupart des papillons, elle perce le pistil et dépose ses oeufs 
  parmi les ovules qu'elle a fécondés. Quand les semences se développent,
  les larves éclosent et les consomment;

- Enfin, pour clôre cette très courte série d'exemples, citons
  le cas des insectes migrateurs dont les générations successives 
  visitent chaque année les mêmes arbres situés à des miliers de 
  kilomètres des lieux d'éclosion, ou celui de certains oiseaux qui, 
  sans avoir jamais accompagné leurs parents, font presque le tour de 
  la terre en suivant un itinéraire bien déterminé.

Il n'est donc pas étonnant que d'éminents spécialistes ne puissent 
concevoir qu'un hasard aveugle, une série d'erreurs et de mutations 
le plus souvent délétères ou létales, aient pu transformer des êtres 
unicellulaires primitifs en organismes aussi complexes et aussi 
merveilleusement adaptés, d'autant que toute réadaptation d'un 
organisme à de nouvelles conditions de milieu implique des modifications 
corrélatives des structures et des activités de l'organisme tout entier.
Même si des changements peuvent avantager le fonctionnement d'une partie
du corps, ils peuvent nuire au fonctionnement de l'ensemble si les
autres parties restent inchangées. Or certaines modifications globales
se sont produites rapidement, par exemple chez les poissons cavernicoles.

Nous ne pensons cependant pas qu'il soit nécessaire de recourir à une 
nature intelligente ou à un élan vital pour expliquer l'évolution. 
A cet égard, le milieu est certes un facteur déterminant. Son action 
se manifeste de la façon la plus éclatante dans l'évolution convergente,
par exemple des ichtyosaures, poissons et cétacés, des ptérodactyles 
et chauves-souris, des reptiles planeurs du secondaire et lézards 
planeurs actuels, ou encore des marsupiaux et placentaires.

Les modifications du génome sont un autre facteur. Selon la théorie 
néodarwinienne, elles ont un caractère d'erreurs aléatoires, et le 
milieu retient celles qui sont favorables. Or la probabilité pour 
qu'une série de mutations aléatoires détermine la réorganisation 
souvent très profonde d'un organisme lors de son adaptation à un 
nouveau milieu est de toute évidence extrêmement réduite. Il en 
serait autrement si les mutations étaient en réalité orientées par 
le génome lui-même. On peut en effet admettre que le génome de tout 
organisme a progressivement accumulé, par polyploidie ou un autre 
mécanisme d'enrichissement en matériel génétique, et cela depuis 
les débuts de la vie terrestre, des informations sur les changements 
antérieurs et donc sur les fluctuations prévisibles du milieu. 
On peut aussi supposer que le génome dispose d'un mécanisme producteur 
de mutations endogènes. Cette hypothèse permettrait d'expliquer le 
taux élevé de mutations chez certaines espèces et les grandes vitesses 
d'évolution observées chez les groupes colonisant un nouveau milieu. 
En effet, tout comme il existe un mécanisme de réparation génétique 
des dommages causés par les mutations défavorables, il pourrait exister
un mécanisme en quelque sorte inverse de déstabilisation du génome, 
qui serait déclenché par dps variations relativement rapides du milieu. 
Dans une certaine mesure, un tel mécanisme serait analogue dans ses 
effets et peut-être dans son principe à celui des gènes mobiles du 
mais, de la levure, des trypanosomes et des globules blancs producteurs
d'immunoglobulines.

L'expérience montre que tout organisme individuel est capable de réagir
à des variations assez larges de son milieu. D'autre part, le développement
embryonnaire répète certains stades de l'évolution de l'espèce, et le
jeune organisme possède souvent des caractéristiques ancestrales 
qui s'estompent à l'âge adulte. En d'autres termes, tout être vivant 
possède des informations, même si elles sont le plus souvent latentes 
et inaccessibles, sur l'histoire de ses ancêtres depuis les origines 
de la vie. Cette très longue histoire a manifestement comporté 
d'énormes variations de milieu, bien plus grandes que celles 
auxquelles l'organisme doit faire face au cours de son existence. 
Outre une histoire largement commune, des échanges de gènes ou de 
fragments d'ADN opérés par certains virus pourraient contribuer à 
expliquer la profonde ressemblance génétique et biochimique de tous 
les êtres vivants et, partant, les phénomènes d'évolution convergente, 
de mimétisme entre animaux ou entre végétaux et animaux, ainsi que 
les relations très étroites entre hôtes et parasites.

La question se pose maintenant de savoir comment les mutations peuvent 
rappeler certaines informations. On sait que les mutations correspondent
à des modifications du nombre des chromosomes, à des cassures ou à 
des remaniements chromosomiques avec gain ou perte de matériel génétique 
ou encore, au niveau moléculaire, à des altérations géniques intéressant 
un ou plusieurs nucléotides. Imaginons que le code génétique soit 
séquentiel au même titre, par exemple, qu'un jeu de poker entièrement 
classé par groupes de cartes signifiants, par exemple une paire, une 
suite, un carré d'as, etc..., jusqu'à épuisement des cartes. Dans cette 
analogie, les cartes correspondent à des unités de fonction génétiques
et les groupes de cartes à des chromosomes. Il est clair que toute
modification de la séquence obtenue par battage, par coupage, par addition,
suppression ou remplacement de cartes conduit presque certainement à
une nouvelle séquence moins riche en informations ou porteuse d'
informations aberrantes ou parasites. Cette comparaison avec un jeu
de poker risque cependant de ne pas être pertinente car, vu la masse 
énorme d'informations qu'il contient dans un volume réduit, le code 
génétique est sans nul doute extrêmement condensé et polystratifié, 
à l'image du jeu de tarots de la cartomancienne où tout groupe de 
cartes est signifiant. Dans un tel jeu, les destructions de cartes 
ou les substitutions de cartes étrangères risquent d'altérer ou de 
diminuer l'information. En revanche, les duplications, les remaniements
et les additions de cartes peuvent apporter des informations nouvelles 
ou extérioriser des informations jusque là potentielles. 

Pour conclure, nous dirons que la matière vivante possède à un très 
haut degré une des conditions de l'intelligence, à savoir une très 
longue mémoire partagée dans une mesure plus ou moins étendue entre 
tous les organismes. Mieux que la cartomancienne, elle connaît 
le passé, le présent et l'avenir probable. De fait, l'évolution s'est 
déroulée comme si les ancêtres des taupes avaient su qu'existaient 
ou existeraient des vers de terre, ceux des oiseaux de l'air et des 
branches, ceux des herbivores des prairies, ceux des carnivores
des proies, ceux des plantes des insectes, ceux des parasites des 
hôtes et ceux des hommes des serpents, des brebis, des roses et des 
astres.


Addendum:

Cette étude a été publiée dans QUIPOS, Le journal de Mensa-France,
n° 93, novembre 1983, pp. 4-5.

Nombre des idées présentées sont largement compatibles avec 
les données sur le code génétique obtenues à ce jour (août 2005).  




muttgens@spamorange.fr

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